Ciel aveugle, voyage en Cyclopédie
109, avenue Henri Ginoux 92120 Montrouge,Journées européennes du patrimoine,20-21.09.2025, Installation in situ
Imaginez un monde où les dictionnaires auraient totalement disparu sans que personne ne s’en aperçoive. Et si l’effondrement avait déjà eu lieu ?
L’installation Ciel aveugle est née d’un choc. Celui que Célia Untitled ressentit lorsqu’en se rendant à la bibliothèque municipale pour écrire, elle ne trouva plus dans le rayon les habituels dictionnaires de la langue française. Pourtant, les étagères alentours restaient pleines et souriantes, débordant de pages de dents trop blanches. Face à ce vide, elle se demanda : sur quelles fondations pouvons-nous espérer bâtir la ville de demain ? Sous quels hospices abriter les livres à venir?
Le langage, trésor universel selon le philosophe Auguste Comte, est ce bien dans lequel « nous puisons librement et qui institue une pleine communauté, concourant ainsi à sa conservation ». Un siècle plus tard, Hannah Arendt décrit la Cité comme « l’espace véritable qui s’étend entre les hommes qui vivent ensemble dans ce but, en quelque lieu qu’ils se trouvent » de sorte que « où que vous alliez, vous serez une polis ». Si la ville est l’espace de la relation que nous bâtissons de nos mots, à l’heure de la crise systémique et écologique mondiale, quel lieu dans l’espace public peut préserver nos imaginaires, continuer à faire contact et générer du commun ? Comment face au règne du tout-numérique, à l’artificialisation des images (tout autant que de nos sols) ou aux communautarismes identitaires belliqueux, préserver l’équivocité de la langue et la force politique et agissante de la parole? Comment l’humain, animal polyglotte qui doit sa survie à travers les âges aux interactions interspécifiques et à la qualité des liens qu’il a su tisser avec son milieu environnant, peut-il survivre à la quasi-disparition de ces derniers. Quelle est la part de responsabilité de l’art dans cette dégradation et quels rôles peuvent encore jouer l’art et la poésie dans la restauration de ces liens ?
Si pour nombre d’anthropologues n’est de Sacré que le Sens même du sacré, c’est-à-dire le sentiment d’appartenir à l’Infini, quels murs de la Cité peuvent aujourd’hui constituer ce templum permettant de reconnecter l’humain au Cosmos, l’art à la vie ?
Le prénom Célia est fondé sur une ambiguïté. Il viendrait soit du latin Cælus (ciel), soit de Cæcus (aveugle), constituant un oxymore. Dans une volonté d’infinir la langue et de réconcilier les contraires, Célia Untitled décide d’unir ces deux vocables, créant par là même, une image poétique, qui deviendra le concept et le nom de l’installation. À travers sa recherche d’écriture poétique spatiale et concrète, elle espère affleurer la sensorialité participative des premiers systèmes d’écriture pictographiques, alors en lien avec un territoire, un monde autre-qu’humain environnant (toujours présent dans notre alphabet malgré l’abstractisation opérée avec l’alphabet gréco-romain), et tendre vers un art mésologique, paradigme d’un nouvel humanisme médial ou poético-relationnel.
La première étape du projet a été de récupérer les volumes d’une encyclopédie d’occasion, les mots imprimés devenant sa matière première. L’encyclopédie, ouvrage des Lumières que nous savons dicté par une ambition hégémonique et totalisante d’englober en un « endroit » toutes les connaissances humaines, encapsule en son nom une parenté troublante, celle de notre humanité. Le mythe du Cyclope est mystérieusement l’un des mythes les plus répandus à travers le monde, connu de peuples préhistoriques jamais entrés en contact. Cela ne révèle-t-il pas que nous désirons tous, inconsciemment, d’englober le monde dans l’espace de notre nom?
La deuxième étape, concomitamment à la recherche d’un lieu sur son territoire, d’un espace sacré dans le profane, et plus précisément d’un plafond dans l’espace public, fut de découper des noms et des adjectifs du dictionnaire (constituant en quelque sorte son corps textuel) en vue de les associer par la suite sur le modèle de Ciel aveugle. Les adjectifs non-épicènes, découpés tels quels, garderont la marque du féminin et du masculin. L’écriture par collage se fera in situ et les mots seront piochés au hasard dans deux boites séparées. Par ce procédé, elle cherche à créer des images poétiques fortuites et une écriture informe et neutre. Ecriture du lieu ?
C’est lors d’une balade urbaine artistique organisée par la ville de Montrouge en février dernier qu’elle découvrit par hasard un lieu qui semblait tout indiqué, point d’orgue de la visite et moment de convivialité. Le 109, espace culturel à la fois privé et public, est un lieu de l’Entre. Le sacré n’est-il pas l’espace intermédiaire en résonance avec le caractère duel de l’existence humaine, entre microcosme et macrocosme? Lieu de l’entre-deux, de l’être-en-relation que recouvre la notion japonaise de ma ou d’aida? Le sacré n’est-il pas l’espace du poème ? Objet d’un désir inatteignable, inaliénable, sans cesse à reconquérir ?
À l’occasion des Journées européennes du patrimoine 2025, le public est invité à découvrir l’installation Ciel aveugle, voyage en Cyclopie, mettant à l’honneur le logos, patrimoine immatériel et vivant, qui « avec le plus petit et le plus inapparent des corps, performe les actes les plus divins ».
Un paysage sonore complète l’installation, souvenir de longues heures passées dans le Berry l’été 2024 à l’écoute attentive et profonde de la « nature ». Sauterelles, grillons et oiseaux nocturnes viendront enchanter et réveiller une langue endormie, que les visiteurs découvriront avec des jumelles au-dessus de leurs têtes, traçant sur la voûte céleste, les lignes invisibles de leurs imaginaires.







